La figure de Jésus Christ chez Mel Gibson et Pier Paolo Pasolini : entre Tradition et Révolution

La figure de Jésus Christ chez Mel Gibson et Pier Paolo Pasolini : entre Tradition et Révolution

L’Histoire de Jésus est probablement celle qui a été la plus représentée sur le grand écran. Son message et sa Passion ne laissent personne indifférent et le monde du cinéma ne déroge pas à la règle. Le Jésus d’Hollywood est cependant souvent aseptisé pour plaire au plus grand monde, pour être supposément plus « bankable ». Mais heureusement des réalisateurs prennent parfois le risque de donner une vision plus personnelle du destin de Jésus et le résultat donne un film incontournable.

Les films la Passion du Christ de Mel Gibson sorti en 2004 et l’Evangile selon Saint Mathieu de Pier Paolo Pasolini sorti en 1964 sont de ceux là. Bien que très différents, ils apportent un regard, un accent particulier sur la figure christique. Ces deux films ont également tous les deux provoqués une forte polémique à leur sortie, dans les deux cas injustes mais prévisibles.

  • La Vérité de la Passion du Christ et la Radicalité du Message Christique

Afin de déterminer ce qui rapproche ces deux films au prime abord bien différents, il importe de se poser la question que tout créateur intellectuel ou artistique devrait se poser avant de proposer une nouvelle œuvre, en particulier concernant un sujet mainte fois abordé. Cette question que Mel Gibson et Pier Paolo Pasolini se sont forcément posés la voici : Quel est l’intérêt de faire un nouveau film sur Jésus ?

Il ressort de leurs démarches et parcours respectifs que ces deux réalisateurs ont cherché à focaliser l’attention du spectateur sur un élément particulier du personnage culturel qu’est Jésus. Pour Mel Gibson, catholique pratiquant, il s’agit de mettre en avant la Vérité dérangeante de la Passion du Christ. Pour Pasolini, intellectuel marxiste, c’est la Radicalité du message Christique, porteur d’une nouvelle ère spirituelle qu’il importait de mettre en évidence.

Mel Gibson s’est déjà prononcé dans de multiples interviews sur l’aide que lui a apporté la religion catholique pour se sortir des mauvais moments qu’il a traversés au cours de sa vie. Pour lui, la Vérité de la Passion du Christ l’a aidé à se soigner, à cicatriser les blessures que la vie t’inflige obligatoirement à un moment ou à un autre, que ce soit par le biais de tes propres péchés ou par ceux des autres. Cela n’a donc rien de surprenant qu’il ait focalisé son film sur les dernières heures de la Vie de Jésus.

Pasolini a baigné dans une culture catholique depuis toujours puisque ses parents allaient à l’Eglise tous les dimanches : le père par convention sociale et la mère par Foi. De surcroit, si Pasolini est devenu rapidement athée (dès l’âge de 15 ans, il estime avoir cessé de croire en Dieu), il a toujours laissé transparaitre une certaine appétence pour l’histoire des religions, et aussi une certaine fascination pour Jésus, en particulier vis-à-vis de sa relation avec la Vierge Marie. Cela n’a donc rien de surprenant non plus que Pasolini ai décidé de faire un film sur Jésus.

Dans le film de Pasolini, Jésus est un rebelle en révolte contre le désordre établi. Il s’adresse avec vigueur au peuple et avec colère aux pharisiens. Il fait preuve de sarcasme. On perçoit dans son attitude de la fermeté, voire de l’arrogance, son regard est froid, sauf lorsqu’il est en présence d’enfants, seuls êtres innocents dans ce monde d’hypocrites et de corrompus. Dans le film de Mel Gibson, Jésus choque le spectateur par son incroyable douceur. Malgré l’horreur de ce que lui infligent ses bourreaux, malgré la profonde injustice qu’il vit, Jésus pardonne et aime.

Ces deux films parviennent à casser l’image saint sulpicienne que s’évertue de donner Hollywood et les bienpensants à Jésus. Et c’est en cela qu’ils sont marquants au spectateur ouvert d’esprit. Nul besoin d’être croyant pour être ému aux larmes devant le film de Mel Gibson, nul besoin d’être révolutionnaire marxiste pour appréhender l’aspect révolutionnaire du message de Jésus. C’est d’ailleurs en cela que l’on peut en déduire que ces deux films sont bel et bien dès le départ destinés à un large public.

  • La Vision d’un croyant face à celle d’un incroyant ?

Cependant, ces films restent très différents, le spectateur n’est pas forcément emporté par les deux films. Et cette évidence résulte prioritairement que Mel Gibson est croyant et catholique pratiquant alors que si Pasolini est un érudit en matière d’histoire des religions, il est athée depuis l’âge de 15 ans.

Les deux acteurs choisis pour jouer Jésus sont assez représentatifs des visions respectives véhiculées par les films de Gibson et Pasolini. L’acteur Jim Cazieres, qui joue Jésus dans le film de Mel Gibson est un acteur professionnel et un catholique fervent. Il a accepté le rôle en sachant pertinemment que cela allait lui fermer certaines portes à Hollywood. A contrario, le jeune espagnol Enrique Irazoqui qui joue Jésus dans l’Evangile selon Saint Mathieu de Pasolini n’est pas un acteur professionnel mais un militant communiste. Athée et anticlérical, il a tout d’abord refusé la proposition de Pasolini de prêter ses traits à Jésus mais devant l’insistance et les arguments d’une amie à Pasolini, Elsa Morante, et aussi devant la somme d’argent que cela pouvait apporter à sa cause , il a finalement accepté.

L’interprétation d’Enrique Irazoqui est sobre afin que le spectateur puisse davantage se projeter. Celle de Jim Caviezel (dont les initiales sont J.C. et qui avait 33 ans au moment du tournage !) est a contrario complètement troublante. Les expressions de son visage et sa gestuelle sont d’autant plus frappantes qu’elles contrastent avec l’omniprésence d’hémoglobine, avec le spectaculaire des effets spéciaux.

Mel Gibson, catholique traditionaliste, chrétien fervent et pratiquant, veut montrer l’essence même du Christ, sa Passion et ce qu’elle signifie. Le film de Mel Gibson par sa bande son, ses décors et ses effets spéciaux parle du Messie, de Jésus Christ, fils de Dieu. Mais, en dehors du sujet sensible traité , ce film reste une pure production hollywoodienne.

Contrairement au grandiose choisi par Mel Gibson, beaucoup de naturel se dégage du film de Pasolini, qui est filmé presque tel un documentaire. Le film s’attache en vérité à mettre en avant l’humanité de Jésus, le message et le combat de Jésus homme. Mais cela ne signifie pas du tout que Pasolini ait fait l’impasse sur la dimension christique de Jésus, bien au contraire. Certes, rien n’est plus faux que de dire que Pasolini a fait une transcription littérale des Evangiles. D’ailleurs, il a fait le choix de ne s’appuyer que sur l’Evangile selon Saint Mathieu, l’Evangile qui met l’accent sur le vie de Jésus. Certes il n’a pas modifié les écrits et a choisi pour le script une traduction de l’association Pro Civitate Christiana, association italienne de « cathos de Gauche ». Néanmoins, il s’est totalement approprié Jésus et son message. Il donne bel et bien sa vision de Jésus. C’est d’ailleurs tout l’avantage d’avoir un support visuel : il permet à Pasolini de s’approprier le texte des Evangiles, et de partager son identification à Jésus, bien qu’incroyant (en tout cas publiquement). Pasolini a adapté en conséquence sa manière de filmer pour coller davantage à cette vision.

Dans ses confessions techniques, Pasolini explique qu’il a voulu garder un regard d’observateur objectif et extérieur. Il voulait comme être étranger à ce qui pourrait transparaitre de l’Evangile. Néanmoins, comme il a baigné dans la religiosité de par sa famille et sa culture, cela ne pouvait pas marcher. C’est d’ailleurs pourquoi, après avoir vu les premières rushes tournées en ce sens, il a fait marche arrière et repris le tournage à zéro. Il a alors abordé l’Evangile selon le point de vue d’un croyant.

Pasolini explique qu’il partait du point de vue hypothétique d’un croyant, d’un chrétien. Mais dans sa vie, il a eu un rapport évident au religieux, au Sacré, tout comme l’un de ses maîtres à penser, Antonio Gramsci. Comme il le dit lui même : « Je suis une force du passé. Mon amour ne va qu’à la tradition. Je viens des ruines, des églises, des retables. » Il a tout d’abord une relation profondément culturelle à la religion catholique car il a baigné dedans dès sa naissance, la famille allant à l’église le dimanche, bien que non dévote. Selon ses propres aveux, Pasolini a cessé de croire en Dieu à l’âge de 15 ans. Néanmoins, à l’adolescence, il a vécu plusieurs crises spirituelles. Sa relation à la religion et en particulier au catholicisme est par ailleurs visible tout au long de son œuvre cinématographique, artistique et intellectuelle. De surcroit, il connaissait très bien l’histoire des religions et a toujours critiqué le concept de laïcité, qu’il considèrait comme la religion du libéralisme. Aussi, il explique qu’il ne faut pas « craindre la sacralité et les sentiments, dont le laïcisme de la société de consommation a privé les hommes en les transformant en automates laids et stupides, adorateurs de fétiches». Enfin, le film L’Evangile selon Saint Mathieu est dédié au Pape Jean XXIII. Le film a été globalement très bien accueilli par la communauté chrétienne. Ce qui tend clairement à faire taire ceux qui voit l’Evangile selon Saint Mathieu comme un film non religieux, voire blasphématoire. Au final, ce film met en évidence le côté multifacettes (croyant/non croyant ) de Pasolini, homme lucide et visionnaire, complexe, torturé et bourré de contradictions.

  • Des polémiques non voulues mais inévitables

Bien que très différents, le film de Pasolini et celui de Mel Gibson ont comme point commun d’avoir fait polémique à leur sortie. En effet, si le film de Pasolini fut globalement bien accueilli par la communauté chrétienne et par les autorités catholiques, il a provoqué la fureur du parti communiste italien (PCI). Certains membres du PCI cherchèrent même à faire infléchir Pasolini par le biais du jeune Enrique Irazoqui. Ayant assistés en avant première au film, ils l’incitèrent à demander à Pasolini de couper les scènes de miracles… En vain, Pasolini ne céda pas.

Il importe de rappeler que le film de Pasolini ne représente pas à l’écran la totalité de l’Evangile selon Saint Mathieu, mais approximativement 25 %. Par conséquent nombre de miracles décrits ne sont pas évoqués dans le film. Il importait donc à Pasolini de garder les quelques scènes de miracles afin à la fois de rester cohérent avec l’idée de représentation de Jésus d’un point de vie d’un croyant et aussi plus pragmatiquement pour s’assurer du soutien des autorités ecclésiastiques et surtout de l’Association Pro Civitate Christiana, par laquelle Pasolini a pu avoir l’argent pour réaliser son film.

Ironiquement, le film fut également interdit de projection en Espagne par les autorités franquistes pour la simple raison que Pasolini était son réalisateur. Communistes et franquistes réunis dans la censure… On peut dire qu’iI fait fort ce Pasolini…

Quant au film de Mel Gibson, il s’est attiré les foudres des associations bienpensantes chargées de lutter contre l’antisémitisme. Bien qu’aucune scène du film ne tienne le moindre propos négatif à l’encontre des juifs, que l’une des actrices principales soit juive (l’actrice roumaine Maia Morgenstern qui joue Marie, mère de Jésus) et que Mel Gibson ait fait le choix de représenter au moment du procès certains pharisiens protestant contre cette parodie de justice, la polémique pris une ampleur démesurée et fit de Mel Gibson un véritable paria, montrant à quel point ce genre d’associations et d’accusations peuvent être importantes dans le monde merveilleux d’Hollywood.

Le Christianisme à été dans l’Histoire facteur de révolte contre un système politique injuste et une source d’inspiration pour une recherche de Justice sociale. Les catholiques sociaux qui luttaient contre l’appétit insatiable de la bourgeoisie commerçante et industrielle du 19e siècle en est un exemple flagrant. Les prêtres ouvriers et la Théologie de la Libération également. Néanmoins, dans d’autres contextes, la religion catholique – avec très souvent l’approbation des autorités religieuses – a été utilisée comme moyen d’imposer au peuple l’Ordre et la paix sociale quoi qu’il en coûte. Ce fut notamment le cas lors de la célèbre période de la Commune de Paris de 1871, les autorités religieuses se rangeant du côté des versaillais.

Ce qui est intéressant dans le fait de mettre en parallèle ces deux films c’est aussi de voir que tradition et révolution ne sont pas indissociables. Pasolini était un conservateur et se montrait très lucide sur la société de consommation et ce qu’elle impliquait. L’évangile selon saint Mathieu était aussi une manière pour lui de mettre les points sur les i et les barres sur les T concernant ses positions sociétales. Après avoir fustigé les cheveux longs, il montre son attachement profond à la religion Catholique et la figure du Christ.

Mel Gibson n’est bien évidemment pas un révolutionnaire dans l’âme mais par sa détermination et son intransigeance, il montre malgré lui a quel point le message et la figure du Christ sont dérangeants et révolutionnaires. Il importe de voir et revoir ces deux films que l’on soit croyant ou non car, au-delà de leur réussite d’un point de vue artistique, ils mettent en valeur la figure christique comme peu d’œuvres l’ont faites. Entre Tradition et Révolution, la figure christique nous appelle tous.

MARIE LEROY.

FRANCOISE MAGAZINE : numéro 3 en vente !

FRANCOISE MAGAZINE : numéro 3 en vente !

Le numéro 3 de FRANCOISE MAGAZINE est sorti. Vous pouvez vous le procurer sur notre boutique en ligne https://francoise-magazine.fr/boutique/ ou auprès de librairies partenaires :

La librairie française située au 5 rue Auguste Bartholdi 75015 PARIS

La librairie Vincent située au 115 avenue de la Bourdonnais 75007 PARIS

La Nouvelle Librairie située au 11 rue de Médicis 75006 PARIS

Il est au prix de 5 euros. Il est disponible en format PDF ou en format papier.

Au sommaire de ce numéro, on retrouve un long article de notre rédactrice en chef Marie Leroy sur la figure du Christ chez Mel Gibson et Pier Paolo Pasolini : entre Tradition et Révolution, un portrait de Phyllis Schlafly, une femme au foyer pas si desespérée, un entretien avec la courageuse Gilet Jaune Fiorina Lignier, un entretien avec Thibault Isabel (avec qui FRANCOISE MAGAZINE s’est déjà entretenue :https://francoise-magazine.fr/entretien-avec-thibault-isabel/ ) , auteur du Manuel de Sagesse Païenne, une playlist à écouter sur la plage, un tutoriel pour se coudre des espadrilles etc.

Vous pouvez également opter pour un abonnement ou un soutien financier pour nous permettre d’avoir plus de trésorerie. Il n’y a aucune publicité et c’est un travail bénévole, le magazine fonctionne donc uniquement grâce au produit de ces ventes et de dons.

Marie Kondo, la reine du rangement, est-elle vraiment minimaliste ?

Marie Kondo, la reine du rangement, est-elle vraiment minimaliste ?

Marie Kondo est une auteure et entrepreneure japonaise, connue mondialement pour sa méthode de rangement Konmari. Elle décrit cette méthode et sa philosophie de vie dans ses deux livres devenus best sellers « la magie du rangement » et « ranger : l’étincelle du bonheur ». Une émission TV en huit épisodes est également sortie en 2017. Une nouvelle émission est également en préparation, émission dans laquelle Marie Kondo cherchera à réorganiser une ville entière, rien que cela !

En lisant son premier ouvrage, on ne peut qu’être admirative de ce petit bout de femme. En effet, elle a su transformer ce qui est clairement un toc obsessionnel du rangement en véritable machine de guerre, la transformant en experte mondiale du rangement. Néanmoins, bien souvent les médias voire ses lecteurs font de Marie Kondo la papesse du mouvement minimaliste.

Or jamais Marie Kondo ne s’est prétendu minimaliste.  Rappelons que le minimalisme peut se définir comme étant un « style de vie dans lequel vous limitez ce que vous possédez à l’absolu minimum dont vous avez besoin pour vivre. », selon Fumio Sasaki, auteur du livre Goodbye things et du blog japonais Minimal & ism. Bien au contraire, Marie Kondo ne cherche pas à limiter les possessions, mais à les revaloriser en leur apportant soin et gratitude. Limiter ses possessions n’est qu’une conséquence du processus de rangement, pas un objectif de vie.

D’ailleurs, elle met bien en garde le lecteur à ce propos : « Cette activité de tri peut en effet devenir un plaisir, mais ce ne doit en aucun cas devenir le prétexte pour vous débarrasser systématiquement de tout, comme un robot. L’acte seul de vous débarrasser n’apportera jamais la joie dans votre vie. Se débarrasser n’est pas la question ; ce qui importe, c’est de conserver les objets qui vous inspirent de la joie ». Marie Kondo pourrait difficilement être plus explicite.

La méthode de Marie Kondo n’est pas parfaite. Comme pour tout, il faut y prendre ce qu’on a envie d’y prendre et ne pas chercher à coller à tout point à ses conseils. Ce ne sont que des conseils, pas des injonctions !

L’idée est de vivre dans un foyer qui nous rend heureux, où chaque chose a sa place. C’est aussi de se déculpabiliser de notre matérialisme avec il est vrai un certain rapport à l’objet très asiatisant, peu courant dans nos contrées chrétiennes.

Si vous vous sentez envahi par les objets, si vous poursuivez un objectif de désengorgement de votre espace de vie, alors  la méthode Konmari vous sera sûrement utile. A contrario, si vous êtes à la recherche d’une façon de consommer plus écologique ou plus minimale, cette méthode risque clairement de vous paraitre superficielle. Mais n’oubliez pas que ce n’est pas le message porté par l’auteure.

Pour prendre un exemple flagrant de cette méprise, Marie Kondo implore «  Ne jetez pas les objets qui vous procurent de la joie sous prétexte que vous ne les utilisez pas, vous risqueriez de faire fuir toute joie de votre foyer ». Cela prouve bien que son rapport aux objets n’est pas minimaliste.

Par conséquent, lisez un livre pour les bonnes raisons : parce que vous souhaitez apprendre et comprendre, pas parce que vous cherchez à voir valider votre style de vie, vos choix ou vos idées. Le contraire est une perte de temps.

RECETTE : Le couscous « bon comme là-bas » !

RECETTE : Le couscous « bon comme là-bas » !

L’été approche, et les bons petits plats typiques de la belle saison sont de retour sur nos tables. Après tout ce temps de confinement, les réunions familiales et autres popotes entre amis sont vraiment les bienvenues. Pour nos tablées, pourquoi ne pas préparer un couscous pied-noir, bon comme là-bas… En voici la recette expliquée façon NSP

Un banquet d’anciens de Bab el-Oued ? Ne risquez pas la faute de goût , servez le couscous façon O.A.S. La recette me vient en droite ligne d’Oran et de ma grand-tante Joséphine qui échappa à l’égorgement le 5 juillet 1962 et parvint à s’enfuir in extremis de la casbah où elle faisait ses emplettes. Comme disait Joséphine qui avait failli le boire à onze heures, l’important dans le couscous, c’est le bouillon.

Pour cela, il vous faudra des légumes franco-algériens  représentant parfaitement le syncrétisme méditerranéen : carottes, navets, céleri, tomates, poivrons, courgettes, aubergines et pois chiches. Quant à l’oignon et l’ail que la ménagère avertie ne manquera pas d’ajouter, ils sont comme le général de Gaulle, ils ont plusieurs costumes.

Des épices bien sûr ; il vaudra mieux faire son mélange soi-même car comme disait le général Salan au lieutenant Degueldre en formant les « commandos Delta » : « Pour sauver la France, faut tout faire soi-même. »

Mélangez safran,cannelle, gingembre, paprika, anis vert et cumin , broyez finement à la moulinette façon F.L.N. et ajoutez au bouillon de légumes.

Procurez-vous un gigot de mouton si possible d’origine française. Un mouton égorgé rituellement face à La Mecque pourrait avoir un drôle de goût pour vos invités. Désosser le gigot et ajoutez-le au bouillon de légumes. Laissez mijoter plusieurs heures, il sera aussi tendre qu’un fellagha au sortir d’un entretien courtois avec le général Bigeard.

Pour lire la suite de la recette : https://www.noussommespartout.fr/fais-moi-du-couscous-cherie-ca-me-rappellera-lalgerie-francaise/le-foyer-parfait/

En attendant la sortie du prochain numéro de FRANCOISE MAGAZINE, et pour d’autres idées de recettes pour prendre soin de votre foyer, n’hésitez pas à vous procurer les anciens numéros de FRANCOISE MAGAZINE sur notre boutique : https://francoise-magazine.fr/boutique/

ENTRETIEN AVEC THIBAULT ISABEL

ENTRETIEN AVEC THIBAULT ISABEL

Entretien avec le directeur de publication de la revue l’Inactuelle à propos de la pensée de Pierre Joseph Proudhon et la sortie de son livre Pierre-Joseph Proudhon : l’anarchie sans le désordre. Préface de Michel Onfray.

FRANCOISE : Bonjour Thibault Isabel, vous avez sorti en juin dernier un livre sur Pierre-Joseph Proudhon. Pourriez-vous le présenter et expliquer les raisons de ce livre ?

T. ISABEL : Depuis l’effondrement du communisme, le monde moderne vit dans l’idée qu’il n’existe plus d’alternative viable au libéralisme. « There is no alternative », disait Margaret Thatcher. Or, nous oublions tout simplement que ces alternatives existent toujours, à condition den revenir au socialisme pré-marxiste, qui n’avait rien à voir avec le collectivisme stalinien. Proudhon offre une pensée contestataire à visage humain, incompatible avec le goulag et la dictature du prolétariat. Il nous permet de repenser le présent à la lueur des idéaux oubliés du passé. C’est pour cela qu’il est utile.

FRANCOISE : Proudhon vient d’un milieu modeste et, toute sa vie, il devra travailler pour vivre : il sera ouvrier, puis deviendra rapidement travailleur indépendant en gérant sa propre imprimerie… En quoi cela a-t-il influencé ses réflexions ?

T. ISABEL : Proudhon avait horreur du salariat. Il trouvait humiliant d’avoir à travailler pour un patron, de ne pouvoir conduire soi-même sa propre activité professionnelle. La vertu cardinale état à ses yeux la responsabilité, l’autonomie. Tout homme devrait être maitre de ses actes et de sa destinée. C’est pourquoi le philosophe bisontin nourrissait un amour sans borne du travail indépendant. Toute sa doctrine économique et politique visait à rendre le travail plus libre, pour affranchir les individus de la domination des puissants.

FRANCOISE : Proudhon –penseur de l’équilibre – est une référence pour des intellectuels venus d’horizons très divers. En quoi peut-on dire qu’il est transcourant, non conforme ? Quelles furent ses influences ? Ses héritiers ?

T. ISABEL : Proudhon n’était ni capitaliste, ni communiste. Or, toute la pensée politique du XXe siècle a été structurée autour de cette opposition. Dès lors, la pensée proudhonienne nous parait aujourd’hui inclassable, puisqu’elle n’est pas réductible à un camp clair et bien défini sur l’axe droite-gauche tel que nous le concevons. La plupart des héritiers de Proudhon échappaient eux-mêmes à ce clivage, comme le montrent très bien les non conformistes des années 30, notamment les jeunes intellectuels personnalistes, rassemblés à l’époque autour d’Alexandre Marc. Quant aux auteurs qui ont influencé Proudhon, il faudrait à vrai dire citer tous les pionniers du socialisme : Cabet, Owen, Leroux, Fourier etc. Nous avons tendance à oublier qu’il existait alors une vaste nébuleuse d’intellectuels de grand talent.

FRANCOISE : Longtemps après sa mort, l’écrivain catholique Georges Bernanos a pu dire de la civilisation moderne qu’elle était avant tout « une conspiration universelle contre toute espèce de vie intérieure ». Quel point de vue Proudhon portait-il sur la Modernité et la philosophie du Progrès ?

T. ISABEL : Proudhon défendait le progrès social, mais il ne croyait pas au Progrès linéaire de la civilisation. Il était convaincu que le progressisme revêtait un caractère utopique et chimérique. C’est pourquoi il se disait simultanément partisan du progrès et de la conservation, parce que nous avons en réalité besoin des deux pour faire fructifier sainement toute société.

FRANCOISE : Proudhon a tenu des propos particulièrement virulents à l’encontre des institutions ecclésiastiques mais se montrait en parallèle très conservateur sur le plan des mœurs. Quel était son rapport à la question religieuse ?

T. ISABEL : Proudhon était passionné par la religion. D’abord élevé dans le catholicisme par sa mère, il s’est affranchi progressivement de la mystique théiste pour s’orienter vers une sorte de panthéisme sous l’influence notamment de la franc-maçonnerie traditionnelle (et non bien sur de la franc-maçonnerie laïque).  Proudhon se sentait très proche des vieilles cultures païennes, et il s’intéressait en particulier au taoïsme, voire à la religion amérindienne, même s’il en avait une connaissance très sommaire.

FRANCOISE : De la Justice dans la Révolution et dans l’Église, puis la Pornocratie (paru incomplet et posthume), valent à Proudhon d’être considéré comme misogyne… Sa vision de la femme et sa critique de la féminisation de la société sont-elles intrinsèques à ses réflexions économiques et politiques ?

T. ISABEL : Non très franchement, je ne le pense pas. Les propos de Proudhon sur les femmes, quoiqu’assez lamentables de mon point de vue, n’ont pas eu d’incidence sur sa pensée philosophique profonde. J’irais même jusqu’à dire qu’il n’a pas réussi à étendre les principes de sa philosophie à la question des sexes, ce qui lui aurait permis de préfigurer l’idée d’ « équité dans la différence », chère à bien des féministes différentialistes contemporaines. Proudhon en était resté à l’infériorité constitutive des femmes, qu’il ne nuançait que dans de rares développements de ses livres.

FRANCOISE : Les réflexions proudhoniennes sur la propriété sont aujourd’hui particulièrement galvaudées…Pourriez vous éclairer sa fameuse phrase « la propriété c’est le vol » ?

T. ISABEL : Proudhon était au fond un défenseur acharné de la petite propriété privée, qui lui semblait constituer un frein au développement du grand capital. Quand Proudhon affirme que « la propriété c’est le vol », il dénonce seulement l’accumulation du capital, c’est-à-dire le fait que les petits propriétaires indépendants soient peu à peu remplacés par de grands propriétaires capitalistes. Les premières œuvres de Proudhon restaient quelque peu ambigües sur cette distinction, mais les dernières œuvres rectifieront le tir d’une manière tout à fait explicite.

FRANCOISE : On dit Proudhon socialiste, anarchiste, mais peut on également le considérer comme un précurseur de la Décroissance ?

T. ISABEL : Stricto sensu, non, car, au XIXe siècle, il n’y avait guère de sens à réclamer davantage de frugalité pour lutter contre la dévastation écologique, dont les effets n’étaient pas aussi visibles qu’aujourd’hui. En revanche, Proudhon a incontestablement été l’un des grands précurseurs de la décroissance par sa philosophie générale. Il remettait en cause l’accumulation de richesses pour elle-même et privilégiait le qualitatif au quantitatif. On trouve également chez lui un rapport à la nature quasi-religieux.

FRANCOISE : La Commune de Paris, survenue quelques années après sa mort, peut-elle être vue comme une tentative (consciente ou inconsciente) de mise en pratique de certaines de ses idées ?

T. ISABEL : Assurément, d’autant que la majeure partie des communards étaient proudhoniens ! N’oublions pas que jusqu’à cette époque, Proudhon était beaucoup plus célèbre que Marx… En revanche, la défaite de la Commune va mettre un coup d’arrêt à l’expansion du proudhonisme en France : beaucoup de proudhoniens perdront d’ailleurs la vie au cours des évènements de cette période.

FRANCOISE : Proudhon fut député socialiste et affirma qu’ « il faut avoir vécu dans cet isoloir qu’on appelle l’Assemblée Nationale pour concevoir comment les hommes qui ignorent le plus complètement l’état d’un pays sont presque toujours ceux qui le représentent ».  Quelle était sa vision générale de la Démocratie et de la Politique ?

T. ISABEL : Proudhon n’aimait guère la démocratie parlementaire, qu’il jugeait technocratique et potentiellement dictatoriale. Il n’aurait eu aucun goût pour les « présidents jupitériens » par exemple. Proudhon défendait plutôt les démocraties locales et décentralisées, où le peuple s’exprime d’une manière beaucoup plus directe et participe au pouvoir.  

FRANCOISE : Proudhon considérait que la France est « le pays du juste milieu et de la stabilité… en dépit de son esprit frondeur, de son goût pour les nouveautés et de son indiscipline » et qu’en chaque français sommeille « un conservateur doublé d’un révolutionnaire ». Quel rapport Proudhon, fier franc-comtois, défenseur du fédéralisme et de principe de subsidiarité, entretenait-il à la Nation française ? À l’Etat français ?

T. ISABEL : Proudhon n’aimait pas beaucoup la France, qu’il associait au jacobinisme, à la centralisation et au mépris des particularismes locaux. Il était plutôt régionaliste. Mais son fédéralisme impliquait la coexistence de différentes échelles de pouvoir, où la France aurait pu servir de strate intermédiaire entre la région et l’Europe. Proudhon estimait que la nationalité française était une abstraction et qu’elle ne correspondait à aucune patrie charnelle. Seules les régions avaient réellement grâce à ses yeux, parce qu’elles sont plus proches de l’homme. Le terroir, c’est ce qui nous entoure de manière immédiate et façonne concrètement notre manière de voir le monde.

FRANCOISE : Quelles sont les œuvres à lire en priorité de Proudhon ?

T. ISABEL : C’est assez difficile à dire. Proudhon écrivait beaucoup, et il avait la fâcheuse habitude de diluer sa pensée dans d’interminables digressions qui ont parfois mal vieilli. Ss dernières livres sont à mon avis les meilleurs, et les plus synthétiques. Je recommande surtout Du principe fédératif, qui condense ses principales réflexions politiques autour de la démocratie.

Retrouvez un nouvel entretien avec Thibault Isabel pour son nouveau livre Manuel de sagesse païenne dans le numéro 3 de FRANCOISE MAGAZINE. En attendant le numéro 2 est toujours en vente sur la boutique ou dans les librairies parisiennes partenaires.