Entretien avec Adrien Abauzit pour Françoise Magazine

par | 27 Avr 2020 | Entretiens

FRANCOISE : Votre dernier ouvrage s’attaque à un sujet sensible – ou tout du moins qui fût sensible – au sein de la société française, celui de l’affaire Dreyfus[1]. Quel est l’intérêt de raviver cette histoire ?

Adrien Abauzit : La plupart de mes ouvrages naissent du même processus : la découverte d’un mensonge, la conscience de sa nocivité, la volonté de le détruire.

Le récit académique de l’Affaire est un canular gigantesque et un instrument de culpabilisation du peuple français, qui repose sur une incroyable fabrique de faux. Il faut que le peuple français le prenne donc pour ce qu’il est, afin de réduire à rien ses effets.

J’ajoute une chose : il est toujours intéressant de se pencher sur l’histoire de France.Dans cet ordre idée, j’ai écrit cet été une suite à mon premier Dreyfus et un petit ouvrage rigolo sur Jean Jaurès.

FRANCOISE : Que pensez-vous de la défense mise en place par Dreyfus ? Par les dreyfusards ?

Adrien Abauzit : Lol.

FRANCOISE : L’affaire Dreyfus fut l’occasion avec le célèbre « j’accuse » de Zola pour l’homme politique catholique Albert de Mun puis l’écrivain nationaliste Maurice Barrès de fustiger ceux que l’on appelle péjorativement les intellectuels. Cette figure médiatique de l’intellectuel est elle toujours d’actualité ? En quoi est-elle un mal ?

Adrien Abauzit : Qu’est-ce qu’un intellectuel précisément dans le sens courant ? Je dirais qu’il s’agit d’un individu qui s’engage dans la vie publique pour délivrer un message censé guider le peuple dans la bonne direction.

Ce profil devrait être neutre.Or, le problème est que depuis 1944 la gauche monopolise les médias, l’Université et l’Education nationale. Intellectuel est devenu un synonyme de gauche. La figure de l’intellectuel a tantôt guidé, tantôt accompagné, les mouvements qui ont détruit la France. A cet égard, on peut la considérer aujourd’hui comme déshonorante.

Les baby-boomers sont encore assez sensibles aux intellectuels issus de l’intelligentsia républicaine, mais j’ai bien l’impression que la jeunesse française a globalement assimilés les intéressés – passez-moi l’expression – à des tocards, très éloignés de leur vie concrète.

La nouvelle opinion publique (que nous évoquerons plus loin) a vocation à marginaliser la figure de l’intellectuel au profit de ce qu’on appelle désormais les « influenceurs ».

FRANCOISE : Selon vous, politiquement, une union des droites est-elle possible ? Souhaitable ?

Adrien Abauzit : Qu’appelle-t-on l’union des droites ? L’union entre le RN, DLF et le LR.

En faisant abstraction des problèmes d’égo et des divergences idéologico-politiques (sic), disons qu’à vue humaine et à court terme, cela semble être moins pire que la fête de la musique à l’Elysée.

Mais pouvons-nous aujourd’hui, alors que la France est au bord du gouffre, que la société risque d’imploser, nous contenter du moins pire ? Un avenir français est-il possible sur la simple base du moins pire ?

Je veux dire par là que toute combinaison politique sera globalement stérile si elle n’est pas précédée d’une refrancisation du peuple français. Tant que les Français seront par dizaines de millions structurés par ce que j’appellerai dans un prochain livre la « gauche mentale » (même lorsqu’ils votent à « droite »), aucune prise de pouvoir visant à détruire véritablement les maux qui nous accablent ne sera pérenne.

Par exemple, comment mettre en œuvre une politique de remigration si les Français sont encore imbibés de politiquement correct ? Comment réduire à peau de chagrin le nombre d’avortements si les Français ne sont pas réévangélisés ? Comment éradiquer ce mélange d’égocentrisme et d’individualisme qui conduit la plupart des Français à ne s’intéresser qu’à leur nombril ?

En l’état, la marge de manœuvre du peuple français est très faible. A nous de faire en sorte qu’elle soit plus grande, beaucoup plus grande.

FRANCOISE : Les maux que vous analysez comme étant ceux de la France sont en grande partie causés par le déracinement, malheur si bien décrit par Simone Weil. Comment faire, dans notre société, pour s’enraciner ? L’exode urbain en France, voire l’expatriation, sont ils – selon vous – des solutions viables ?

Adrien Abauzit : Petite réserve sur Simone Weil : elle n’a pas identifié les Lumières comme source du déracinement.

Il y a mille et une façon de se réenraciner. Avoir une foi et des mœurs catholiques, s’imbiber de l’histoire et de la culture de la France, redécouvrir notre patrimoine et nos traditions, vivre à la campagne loin de la décadence urbaine (c’est plus facile à dire qu’à faire, je l’entends), ou en tout cas, y passer le plus de temps possible.

Pour s’enraciner, il faut recevoir et transmettre, chercher et trouver.

Concernant l’expatriation, je la comprends à l’échelle individuelle vu que la France se transforme de plus en plus en dépotoir, mais par définition, elle ne peut être une politique. On ne sauve pas un pays en l’abandonnant.

FRANCOISE : A l’occasion de vos conférences ou de vos publications sur les réseaux sociaux, vous utilisez souvent l’expression « nouvelle opinion publique », qu’entendez-vous par là ?

Adrien Abauzit : La nouvelle opinion publique est l’opinion publique qui s’est formée sur internet et qui tend vers les idées nationales, conservatrices, voire catholiques. Elle est aujourd’hui le premier instrument de réagrégation du pays réel. Si nous sommes à la hauteur de l’histoire, nous pourrons en faire un puissant levier d’action.

FRANCOISE : Dans votre premier ouvrage, né en 1984, paru début 2014, vous définissiez l’écologie – thème primordial de FRANCOISE – comme une thématique qui « sera invoquée au XXIème siècle pour détruite la démocratie et pour ne pas résoudre les problèmes de pauvreté, et ce avec le consentement des peuples». Ne pensez vous pas que les problèmes écologiques soient une réalité ? Quelles seraient pour vous les solutions viables aux problèmes environnementaux que nous rencontrons tant au niveau local qu’au niveau mondial ?

Adrien Abauzit : Ils sont une réalité absolument objective et incontestable, mais je crois, pour paraphraser quelqu’un que je n’apprécie pas, que l’écologie est un problème trop grave pour être confié aux écologistes.

L’écologie est hélas abordée de façon apocalyptique, obscurantiste et anticatholique. Les écologistes officiels oublient toujours que Dieu a donné la terre à l’homme et non l’inverse. Dès lors, je ne crois pas à l’épuisement des ressources par exemple (depuis combien de temps annonce-t-on la fin du pétrole ?). La Providence pourvoira toujours aux besoins de l’homme.

Je vois d’un très mauvais œil également le panthéisme écologique, visant à déifier la terre, la nature. C’est extrêmement malsain.

Ceci étant, la pollution, la dégradation des territoires, l’empoissonnement des sols etc. sont des problèmes véritables j’y reviens. Ils ne pourront être réglés que lorsque les individus verront plus loin que leur nombril et pour cela, il faudra sortir de l’athéisme et de l’individualisme de masse.

FRANCOISE : 3 citations à vous partager… Pourriez-vous exprimer ce qu’elles vous inspirent ?

  • « Dieu se rit des hommes qui déplorent les effets dont ils chérissent les causes » Bossuet

Adrien Abauzit : Que si les Français étaient restés catholiques nous n’en serions pas là.

  • « On ne comprend absolument rien à la civilisation moderne si l’on n’admet pas d’abord qu’elle est une conspiration universelle contre toute espèce de vie intérieure » Bernanos

Adrien Abauzit : Nous vivons dans un monde ultra-sécularisé, né de la Révolution française, dans lequel le surnaturel a été liquidé. La personne qui lui a mis le coup de grâce est un « peritus » du concile (lol) Vatican II dont je reparlerai longuement : Henri de Lubac. Notre société est officiellement dépourvue de sens. Si vous descendez dans la rue et que vous évoquez au premier passant venu que le sens de la vie est le salut de l’âme, il vous prendra pour un extra-terrestre. Pourtant c’est la vérité. Ceci dit, autant le Bernanos romancier est exceptionnel, autant le Bernanos essayiste a très mal vieilli. J’aimais beaucoup ses essaies lorsque j’étais jeune et mal formé. Aujourd’hui, je pense que la plupart d’entre eux sont à éviter.

  • «La Révolution française s’est déroulée au nom d’un slogan intrinsèquement contradictoire et irréalisable : liberté, égalité, fraternité. Mais dans la vie sociale, liberté et égalité tendent à s’exclure mutuellement, sont antagoniques l’une de l’autre! La liberté détruit l’égalité sociale – c’est même là un des rôles de la liberté -, tandis que l’égalité restreint la liberté, car, autrement, on ne saurait y atteindre. Quant à la fraternité, elle n’est pas de leur famille. Ce n’est qu’un aventureux ajout au slogan et ce ne sont pas des dispositions sociales qui peuvent faire la véritable fraternité. Elle est d’ordre spirituel » Soljenitsyne  

Adrien Abauzit : Plus personnes à ma connaissance, à part quelques baby-boomers ringards, ne prend au sérieux le slogan de la République, qui du reste, peut avoir mille et unes interprétations. Je préfère « Dieu, famille, patrie ».

FRANCOISE : Quelques conseils de lecture ?

Adrien Abauzit : Vaste question. Ma grande découverte de l’année 2018 est l’œuvre de l’abbé Jean-Baptiste Aubry. Je renvoie à tous ses ouvrages et recommande en particulierEtude sur Dieu, l’Eglise, le pape, ainsi que Les méthodes des études ecclésiastiques dans nos séminaires.

Par ailleurs, comme livre plus actuel, je recommande l’ouvrage Soixante ans de religion conciliaire. Il me semble qu’à l’heure actuelle c’est le livre le plus facile d’accès et le plus clair pour comprendre ce qu’on appelle à tort la « crise de l’Eglise ».

FRANCOISE : Et enfin, c’est quoi, pour vous, être français ?

Adrien Abauzit : Etre issu d’une lignée française, être structuré par la culture française, les traditions françaises, les mœurs françaises, l’histoire de France et la religion de la France (celle de saint Remi). C’est recevoir la France, la faire vivre et la transmettre.


[1] Pour rappel, Alfred Dreyfus est un jeune militaire français, de confession juive et d’origine alsacienne (l’Alsace étant alors annexée à l’empire allemand suite à la défaite de 1870). Il estcondamné en 1894 par la justice militaire pour avoir divulgué aux autorités allemandes des secrets militaires et industriels, dont les plans directeurs de la ville de Nice. Il est innocenté par la Cour de Cassation en 1906.

Cette affaire divisa profondément la société française entre dreyfusards et anti-dreyfusards, porta un coup sévère à l’image de l’armée et conduisit à une recomposition des cartes du paysage politique français.

Abonnez vous à Françoise Magazine

Nuage de mots

Your browser doesn't support the HTML5 CANVAS tag.

Archives

0 commentaires

Soumettre un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *